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Patrimoine
Amiens retrouve son horloge

 








Patrimoine
Amiens retrouve son horloge
L’horloge Dewailly a connu une vie mouvementée et une fin tragique. Bientôt, tel le Phénix, elle renaîtra du néant. Voici son histoire.


L’horloge Dewailly, œuvre de l’architecte Émile Ricquier. Mesurant 9,20 mètres de haut, elle trônait place Gambetta.

L’horloge Dewailly doit son nom à un ancien maire d’Amiens, Louis Dewailly. Par testament en date du 12 février 1892, il avait légué 25000 F à la Ville pour la construire. Par ce geste, M. Dewailly avait voulu rendre service à ses concitoyens. C’était à l’époque où le train venait de faire son apparition et où un réseau de tramways croisait ses lignes place Gambetta. L’horloge était destinée principalement aux Amiénois de condition modeste qui n’avaient pas les moyens d’acheter une montre, mais qui avaient besoin de connaître l’heure pour ne pas manquer le train qu’ils devaient prendre à la gare.
Entre le jour de la mort de Louis Dewailly, le 2 avril 1892 et le jour de la mise en fonction de l’horloge, il ne s’écoula pas moins de quatre ans!

Construction difficile
L’importance de la somme permettait de faire de cette horloge une véritable œuvre d’art. Le Conseil municipal désigna l’architecte Émile Ricquier pour dessiner le corps du monument, et Albert Roze, sculpteur, pour l’orner d’une composition.
Hélas, les deux hommes ne s’entendaient guère et s’accusèrent mutuellement des retards d’exécution.
L’architecte ne fut pas le plus prompt. Plusieurs fois, il changea ses plans, gênant ainsi le sculpteur qui ne pouvait fournir un projet définitif.
Émile Ricquier n’avait sans doute pas mesuré l’ampleur de la tâche. En novembre 1895, les travaux de ferronnerie n’étaient toujours pas achevés et le Conseil municipal s’impatientait. Finalement, l’horloge fut élevée l’année suivante et mise en fonction à partir du 4 août 1896. Le mécanisme actionnait les aiguilles de trois cadrans. La nuit tombée, les cadrans en verre émaillé étaient éclairés au gaz. Il manquait cependant un élément : la statue que devait fournir Albert Roze.


Marie-sans-Chemise, bronze signé du sculpteur amiénois, Albert Roze, sera le seul élément de la réplique actuellement en construction à provenir de l’ancienne horloge.
Elle retrouvera son vrai socle lorsque la colonne reconstituée sera dressée sur la placette séparant les rues des Sergents et Dusevel.

Souvent en panne
L’horloge ne tarda pas à montrer des points de faiblesse. La condensation provoquée par la chaleur de l’éclairage au gaz oxyda le mécanisme. La ferronnerie, mal protégée des intempéries, fut attaquée par la rouille. La statue étant enfin posée - une jeune femme mi-vêtue brandissant une branche de pommier en fleur, évoquant le printemps - la réception définitive des travaux fut décidée par le Conseil municipal, le 17 novembre 1898. Quant aux Amiénois ils trouvèrent un nom pour la statue : Marie-sans-Chemise.
Les élus municipaux n’étaient cependant pas au bout de leurs peines. Chaque jour, la mairie recevait des protestations d’administrés se plaignant des pannes quasi quotidiennes de l’horloge. Les services techniques de la Ville se retournèrent donc contre le constructeur du mécanisme. Ce dernier, après expertise, s’aperçut du défaut de soins. « La combustion du gaz dans la sphère qui contient les cadrans dessèche l’huile, favorisant l’oxydation du mécanisme. Un démontage et un nettoyage s’imposent annuellement », écrivit Paul Garnier, mécanicien horloger de la Marine et des Chemins de Fer Français, à l’ingénieur en chef de la Ville, le 3 août 1899. La bonne solution technique fut prise l’année suivante.

Restauration et électrification
L’éclairage au gaz fut supprimé et remplacé par l’électricité fournie par la Station Centrale d’Électricité d’Amiens. Le branchement eut lieu le 27 juin 1900. Ce problème étant réglé, l’état général de la ferronnerie demeurait préoccupant. En 1921, le Conseil municipal délibéra de nouveau pour faire procéder à une remise en état complète du monument, avec mise en peinture des partie en fer et remplacement des cadrans en verre, brisés lors du bombardement d’Amiens par les Allemands en 1918.
À partir de 1930 se posa le problème du remontage du mécanisme. Jusqu’à présent, l’horlogerie avait fonctionné avec un système à poids. Tous les huit jours, M. Roger, horloger, moyennant une modeste rétribution, se chargeait de l’opération, remettant la pendule à l’heure.
Devenu vieux et malade, il ne pouvait poursuivre cette mission. Il fut alors décidé d’électrifier le système. Les établissements Flinois et Roussel, horlogers sis rue des Sergents, fournirent l’équipement. Enfin, les Amiénois pouvaient avoir l’heure exacte!


La reconstitution à l’identique de la colonne de l’horloge a été confiée à la société amiénoise Diter. Cette dernière travaille avec des artisans (comme Stephan Minev, maître ferronnier à Cagny, ici dans sa forge). Les parties en bronze seront coulées par M. Caron, fondeur à Friville-Escarbotin.

Une campagne de dénigrement
L’horloge Dewailly résista au bombardement d’Amiens de 1940. Pendant toute la Seconde Guerre mondiale, elle compta parmi les rares éléments verticaux de la cité détruite. À partir de 1949, en pleine reconstruction de la ville, elle devint la cible d’un journaliste du Courrier Picard, André Sprécher. Ce dernier dénigra sévèrement l’œuvre d’Émile Ricquier, dans des termes particulièrement discutables : «Qui libérera Marie-sans-Chemise de l’effroyable verroterie nègre qui la déshonore ?», s’exclame-t-il dans ce journal pourtant issu de la Résistance.
Entretenant une campagne de presse sur ce thème pendant plusieurs mois, le journaliste finit pas avoir gain de cause. En octobre 1953, l’horloge fut démontée et abandonnée en plein air, au dépôt Beauvillé des Ponts et Chaussées.

Coupée en morceaux
La belle horloge, naguère fièrement dressée place Gambetta, vécut ici ses derniers moments. Les enfants en firent leur aire de jeux. L’un d’eux, historien amiénois, se souvient encore avoir couru, tel un équilibriste, sur la structure métallique rouillée. Des habitants, scie à métaux en main, venaient se servir à la dérobée de morceaux de métal, notamment les parties en bronze et en cuivre vendues à bon prix chez les ferrailleurs.
Seule Marie-sans-Chemise échappa aux convoitises : trop difficile à tronçonner et trop encombrante à transporter. En 1965, récupérée par les services techniques de la Ville, elle fut installée sur un socle, sur la placette entre les rues Dusevel et des Sergents. Depuis ce temps, elle attend le retour de la colonne en fer forgé.
Début 1999, le Conseil municipal décidait de faire construire une réplique à l’identique du monument. Bientôt Marie-sans-Chemise retrouvera le siège pour lequel elle a été conçue.

Pierre Mabire