La collecte et l’acheminement de denrées pour le Kosovo continue.
La Croix-Rouge
a besoin de nombreux bénévoles.
Tél.: 03.22.22.35.90.


Pierre Lacour
"Pour le Kosovo, un élan de solidarité sans précédent"
Le président du Conseil Départemental de la Croix-Rouge de la Somme n’a jamais vu une telle mobilisation populaire depuis que les Albanais du Kosovo ont été déportés. La générosité dépasse celle qui s’était manifestée lors de la guerre civile en Roumanie ou pour de grandes catastrophes naturelles.

Le JDA: La Croix-Rouge a lancé des appels aux dons pour aider les déportés du Kosovo. Quels résultats obtenez-vous ?
Pierre Lacour: Aucun des membres de la Croix-Rouge ne se souvient d’un mouvement de solidarité populaire aussi fort. Il dépasse en ampleur tout ce que nous avons connu depuis des dizaines d’années: la famine en Somalie, le génocide au Rwanda, la guerre civile en Roumanie, le typhon au Nicaragua, les inondations en Pologne.
Nos standards n’arrêtent pas de sonner. Nos permanences sont débordées. Tous nos bénévoles sont mobilisés pour accueillir et renseigner ceux qui veulent faire un don.

Le JDA: Que donnent les gens le plus souvent ?
P. L.: Les gens préfèrent donner des denrées alimentaires ou des vêtements. Nos “boxes” pour la collecte d’habits sont pleins. Certains rayons de supermarchés sont en rupture de stock. Jeudi dernier, on me signalait un manque d’approvisionnement en sucre dans certains magasins. Les gens avaient acheté pour le Kosovo.

Le JDA: Pouvez-vous donner quelques résultats concrets ?

P. L.: En trois jours, le week-end dernier, les habitants de la Somme et d’Amiens ont donné vingt-huit tonnes de denrées alimentaires. De quoi faire partir un camion complet vers le Kosovo. Pour cela, nous avons eu besoin de quatre à cinq cents bénévoles et, pour les jours à venir, nous aurons encore besoin de beaucoup de volontaires.

Le JDA: Donner un jour pour le Kosovo ou s’engager comme vous à la Croix-Rouge, n’y a-t-il pas une grande différence?
P. L.: Donner pour une cause et s’engager dans la Croix-Rouge sont des démarches très distinctes. Lorsqu’on fait un don aux réfugiés du Kosovo on se met en accord avec sa conscience. On veut soulager une souffrance rencontrée en regardant la télévision ou en lisant un journal.
S’engager est un acte qui s’inscrit dans la durée et qui exige de la disponibilité. L’un et l’autre ont leur valeur et leur utilité.

Le JDA: Mais tout le monde n’a peut-être pas forcément l’envie ou le temps de passer ses dimanches sous l’uniforme de la Croix-Rouge. Ou ne se sent pas toujours prêt pour intervenir sur des lieux de grande catastrophe…
P. L.: Les membres actifs de la Croix-Rouge se répartissent dans deux catégories. L’une est composée de “volontaires”. Il s’agit de personnes prêtes à s’investir ponctuellement, parce que telle situation les aura touchées particulièrement. Une fois l’action passée, elle s’éloigneront de nous pour revenir à une autre occasion, plus tard. L’autre catégorie, c’est celle des “bénévoles”. Ceux-là veulent donner une tranche de leur vie pour servir les personnes qui souffrent. Ils restent avec nous pendant plusieurs années - voire toute leur vie, tant qu’ils en ont la force.

Le JDA: Mais ce n’est pas tous les jours qu’il y a des événements tels qu’un tremblement de terre, une guerre, un grand rassemblement festif.
Que faites vous lorsqu’il ne se passe rien ?

P. L.: La Croix-Rouge est surtout connue pour ses interventions lors des grandes catastrophes ou des guerres. Mais son action ne se résume pas à cela. Quotidiennement, elle se trouve là où des personnes sont au plus profond de la détresse.

Le JDA: À Amiens, par exemple ?
P. L.: Dans la Somme, les comités de la Croix-Rouge entreprennent des actions sociales très diversifiées. À Amiens, il y a, par exemple, la distribution de repas chauds en hiver. Ou encore “Solidarité bébé” ouvert toute l’année à toutes les mamans. Je pense notamment aux jeunes mamans de 15 ou 16 ans qui viennent d’avoir un enfant, ont été mises à la porte de la maison familiale et se trouvent bien seules et très démunies pour élever leur bébé.

Le JDA: Dans un tel cas, n’êtes vous pas tenté de leur dire qu’il existe des moyens pour éviter une telle situation ?
P. L.: Nous ne jugeons personne. Nous ne sommes pas là pour faire de la morale. Nous sommes là pour tirer les gens de la détresse. Là où il n’y a plus aucun secours, il reste encore la Croix-Rouge. C’est l’ultime recours.
Nous ne demandons d’ailleurs à personne d’où il vient, qui il est, où il va. Nous prenons les gens comme ils sont. Nous répondons aux questions qu’ils veulent bien nous poser, tout simplement.

Le JDA: Vous qui être confronté à la misère, à la détresse humaine, qu’avez vous appris avec la Croix-Rouge ?
P. L: J’ai appris que nul ne peut prétendre ne jamais rencontrer la précarité. Le chômage peut avoir des effets terribles sur les personnes. Certains perdent confiance en elles, n’ont pas la force de surmonter leurs difficultés et s’enfoncent dans l’exclusion et la marginalité.

Le JDA: Mais, à force de côtoyer ceux qui sont exclus, avez-vous toujours assez de vigilance pour ne pas tomber dans la routine de l’humanitaire ?
P. L.: Le pire de tout serait de s’habituer à la souffrance humaine. Si tel était le cas, nous deviendrions des fonctionnaires de l’assistance, et cela nous ne le voulons pas. Toute situation de détresse nous émeut. Nous n’acceptons pas de voir des personnes abandonnées, malades, blessées, affamées, dénudées. C’est comme cela depuis le premier jour de la fondation de la Croix-Rouge, et cela continuera encore très longtemps.

Entretien: Pierre Mabire