Architecture et urbanisme.




Bernard Huet, le retour à la ville historique

Situé à l'opposé du "mouvement moderne" qui réduit la cité à une addition de "fonctions", Bernard Huet, architecte en chef de la ZAC Cathédrale d'Amiens, est le promoteur d'une architecture et d'un urbanisme s'inscrivant dans une continuité historique. Ce principe fonde son enseignement et sa propre pratique professionnelle.



Nul autre que Bernard Huet ne sait mieux parler de la ville et de l'architecture. Ces deux thèmes sont à la source de sa réflexion, de sa théorie et de sa pratique. Professeur d'architecture à l'Université de Pennsylvanie (USA), à l'École Polytechnique de Lausanne (Suisse), à l'Institut Universitaire d'Architecture de Venise (Italie), à l'Université de Yale (USA), fondateur de l'École d'Architecture de Belleville à Paris, il a également été directeur du laboratoire de recherche de l'Institut Parisien de Recherche Urbanistique et Société, et rédacteur en chef d'une revue d'architecture.

Des Champs-Élysées à Amiens
Toutefois, on ne saurait lui faire le reproche d'être un théoricien de l'architecture laissant à ses élèves le soin de vérifier sur le terrain le contenu de son propos. Lui aussi se livre à la pratique en qualité d'architecte libéral. Ses références récentes sont prestigieuses: refonte des Champs-Élysées, recomposition de la place Stalingrad à Paris, création de la place de l'Hôtel de Ville à Brest, intervention au Parc de Bercy et au Collège de France.
S'il faut résumer en une formule l'esprit qui guide Bernard Huet dans sa réflexion et son dessin, celle-ci peut être la suivante: "Inscrire l'aménagement urbain dans une continuité historique."
Ici, il ne faut pas entendre le mot "restauration" ou "retour au passé", mais "apport nouveau à l'existant". Un apport fait pour durer, et non pour produire un "événement". En cela, Bernard Huet se distingue fortement du mouvement de l'architecture moderne né avec les années trente. Ce mouvement, qui ignorait la ville, a longtemps prétendu ne répondre qu'à des besoins conjoncturels: "le logement de masse et l'urbanisme conçu comme instrument de gestion de la quantité"(1).

Contre "l'anti-ville"
À la cité traditionnelle qui se constituait autour des espaces publics et des équipements collectifs (la place du marché, le temple, le forum, la mairie, etc.), le mouvement moderne a opposé un concept partant d'une cellule de base, l'appartement.
Ainsi, pour Bernard Huet, le mouvement moderne qui a produit la "ville fonctionnelle", n'est pas étranger aux crises actuelles des banlieues: "Ici, les éléments constitutifs de la ville fonctionnelle s'inscrivent dans une relation de dépendance au logement et à ses "besoins" fonctionnels. Les institutions perdent toute leur valeur symbolique et se transforment en unités de service" (1). Dans cette cité dont il dénonce le concept, il voit une "anti-ville" dont le sol, auquel on a fait disparaître la mémoire historique, n'est plus qu' "un vide traversé de réseaux et peuplé d'objets isolés qui renvoient à la virginité de la nature" (1).
Bernard Huet se place aux antipodes d'une architecture de spectacle. Après avoir reçu le Grand Prix de l'Urbanisme et de l'Art Urbain, il déclarait notamment: "Il faut tourner le dos aux grands gestes spectaculaires, refuser l'abstraction, la déréalisation de l'architecture"(2).

Renouer avec la longue histoire des villes
Il décrit l'art urbain comme l'art d'accommoder les restes, de recoudre des fragments hétérogènes pour reconstituer une logique de continuité.
À Amiens, les principes de Bernard Huet, architecte en chef de la ZAC Cathédrale, se vérifient pleinement. Les rues, les places, les trottoirs sont composés de matériaux faits pour traverser les siècles. Contrairement à la "ville fonctionnelle", l'espace public organise le tracé de la cité.
La construction qu'il propose en bordure du périmètre Sud du parvis de la cathédrale d'Amiens s'inscrit dans cette démarche: "Pour renouer avec la longue histoire des villes et de leurs formes, la première condition consiste à concevoir l'espace public comme un espace doté d'une forme précise et préalable, et de faire en sorte que cette forme commande la disposition des espaces privés et ordonne les objets architecturaux" (3).
Son architecture est celle du consensus, faisant le lien entre le passé d'une ville et son avenir.

Pierre Mabire

(1) B. Huet. Extrait de la revue "Architecture, Mouvement, Continuité", décembre 1986.
(2) B. Huet. Extrait de l'interview donnée au journal "Le Monde", signée F. Edelmann et E. de Roux.
(3) B. Huet. Extrait de "Architecture et Espaces publics", édité par la Maison du Rhône, 1992